Entre la Pierre et la Fleur

 

 

I)

 

Au lever du jour, nous nous éveillons pierres.

 

Rien, sinon la lumière. Il n’y a rien sinon la lumière contre la lumière.

 

La Terre : paume d’une main de pierre.

 

L’eau silencieuse dans sa tombe calcaire.

L’eau encerclée, humble langue humide qui ne dit rien.

 

La terre élève une vapeur. Des oiseaux sombres volent, boue ailée.

L’horizon : tous ces nuages dévastés.

 

Une Plaine énorme, sans rides.

L’Henequen, indice vert, divise les espaces terrestres. Le ciel déjà sans lisières.

 

 

II)

 

Quelle est cette terre ? Quelles violences germent sous sa peau pétrifiée, quelle obstination de feu déjà froide, d’années en années, comme de la salive s’accumulant, se durcit et s’aiguise en piquants ?

 

Une région qui existe avant que le soleil et l’eau ne hissent leurs drapeaux ennemis, une région de pierre créée avant la double naissance de la vie et de la mort.

 

Dans la plaine la plante s’installe, en vastes plantations militaires.

Armée immobile, face au soleil giratoire et aux nuages nomades.

 

L’Henequen, vert et enraciné, pousse en raquettes larges et triangulaires :

C’est un jet d’alfanges végétales. L’Henequen est une plante armée.

 

De ses fibres remonte une soif de sable. Il vient des règnes du dessous, il pousse jusqu’en l’air, et en plein élan, son jet se retient, changé en une huppe hostile,

Verdeur qui se termine en pointes. Forme visible de la soif invisible.

 

L’agave est véritablement admirable. Sa violence est quiétude, sa quiétude symétrie.

Sa soif fabrique la liqueur qui l’étanche : c’est un alambic qui distille pour lui-même.

 

Au bout de vingt cinq années, s’élève en lui une fleur, rouge et unique. Une tige sexuelle la dresse, flamme pétrifiée. Puis, elle meurt.

 

 

III)

 

Entre la pierre et la fleur, l’homme : la naissance qui nous conduit à la mort, la mort qui nous conduit à la naissance.

 

L’homme,

Pluie persistante sur la pierre,

Et fleuve entre les flammes,

Et fleur qui vainc l’ouragan,

Et oiseau semblable au bref éclair :

L’homme entre ses fruits et ses œuvres.

 

L’henequen, verte leçon de géométrie, sur la terre blanche et ocre.

Agriculture, commerce, industrie, langage.

C’est une plante vivace et c’est une fibre, c’est une action en bourse et c’est un signe.

 

C’est le temps humain, temps qui s’accumule, temps qui se dilapide.

 

Le Soleil et la plante, la plante et l’homme, l’homme, ses travaux et ses jours.

 

Depuis les siècles des siècles, tu tournes et te retournes, au trot obstiné d’un animal humain : tes jours sont larges comme des années, et d’année en année tes jours marquent le chemin. Ce n’est pas l’horloge du banquier ni celle du chef : Le soleil est ton patron, et ton journal c’est la sueur, rosée de chaque jour, qui dans ton calvaire quotidien devient une couronne transparente- bien que ton face ne soit pas essuyée par aucun linceul de Véronique, ni celui de la photographie du grand patron en tournée qui multiplient les cartels : ta face est le soleil usé du centième, de l’universel visage à moitié effacé ;

Tu parles une langue que ne parlent pas ceux qui parlent de toi depuis leurs chaires, et jurent par ton nom en vain, les tuteurs de ton futur, les décideurs de tes os.

 

Ta langue est arbre de racine et d’eau, système fluvial souterrain de l’esprit, et tes paroles vont- déchaussées, sur la pointe des pieds-  d’un silence à un autre ;

 

Tu es frugal et résigné, et tu vis comme si tu étais oiseau, d’un poing de pinole dans une jarre d’atole;

Tu marches et tes pas sont la bruine dans la poussière ;

Tu es propre comme un cerf, tu marches vêtu de coton, et ton pantalon et ta chemise raccommodés sont plus blancs que les nuages blancs.

Tu t’enivres avec des liqueurs lunaires ;

La haine te remonte à la tête, comme une fusée, et pareil à elle, brûlé, tu t’effondres.

Tu parcours les saisons, planté là, et vas du portique à l’autel, avec les genoux ensanglantés, et le cierge qui s’élève dans ta main coule en gouttes de cire qui te brûlent.

Tu es courtois et cérémonieux, et réservé, et un peu hypocrite ; comme tous les dévots,

Tu es capable de modeler avec une pierre le crâne du schismatique et de l’adultère.

 

Tu étends ta femme dans le hamac, et la couvre avec une couverture de battements ;

 

A deux heures, un instant, tu suspends le travail et la conversation, pour écouter, merveille répétée, l’oiseau, horloge ailée, donner l’heure.

Tu es juste et tendre, prévenant avec tes jeunes, tes porcs et tes fils ;

Comme l’épi de maïs, ton dieu est fait de nombreux saints, et il y a beaucoup de siècles dans tes années ;

Un dindon est ton unique fierté, et tu l’as sacrifié un jour de copal et tu nous as guéri ;

Tu arroses la pluie de fleurs jaunes, gouttes de soleil, sur la tombe de tes morts.

 

Ce n’est pas plus le rythme obscur,

le renouveau de chaque jour,

et la mort répétée de chaque nuit

Qui t’amènes à la terre ;

 

 

IV)

C’est l’argent et sa ronde, l’argent et ses numéros creux, l’argent et son cortège de spectres.

 

L’argent est une fastueuse géographie : montagnes d’or et de cuivre, fleuves d’argent et de nickel, arbres de jade et l’épais feuillage de la monnaie.

 

 

Ses jardins sont aseptisés, son printemps perpétuel est congelé, ses fleurs sont des pierres précieuses sans odeur, ses oiseaux volent avec des ascenseurs, ses saisons changent avec l’aiguille de l’horloge.

 

La mort est un rêve dont ne rêve pas l’argent.

L’argent ne dis pas : tu es. L’argent dis : combien.

 

Pire que de n’avoir pas d’argent est d’avoir beaucoup d’argent.

 

Savoir compter n’est pas savoir chanter.

 

Joie et peine ne s’achètent ni ne se vendent.

 

La pyramide nie l’argent, l’idole nie l’argent, le sorcier nie l’argent, la vierge, l’enfant, et le Saint nient l’argent.

 

L’analphabétisme est une sagesse qu’ignore l’argent.

 

L’argent ouvre les portes de la maison du roi et ferme celles du pardon.

 

L’argent est le grand prestidigitateur : il évapore tout ce qu’il touche, ton sang et ta sueur, ta larme et ton idée. L’argent te réduit à néant.

 

Entre tous nous construisons le palais de l’argent : le grand zéro

 

Non le travail, l’argent est le châtiment. Le travail nous donner de manger et dormir. L’argent est l’araignée et l’homme la mouche. Le travail fait les choses. L’argent suce le sang de ces choses. Le travail est le toit, la table, le lit ; l’argent n’à ni corps, ni tête, ni âme.

 

L’argent assèche le sang du monde, il fait tourner la tête de l’homme.

 

Escalier d’heures, de mois et d’années en haut duquel nous ne rencontrons personne.

 

Un monument que ta mort amènes à la mort.

 

 

 

Entre la piedra y la flor, Octavio Paz, 1976

 

 

 

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