KROUD ET LA PANTOUFLE MYSTERIEUSE

 

 

 

- « Des cacahuètes ! »

- « Tiens, tu les as reconnues ? »

- « Oui ! C’est que je commence à en connaître des choses ! »

   C’était bien de savoureuses cacahuètes, enfermées dans le bocal qui trônait sur le comptoir, et qui ne purent rien contre la main d’Alphonse. Il en attrapa, goulu, une bonne poignée d’innocentes et les déversa dans sa bouche béante, sous l’œil indifférent du serveur Jacques, qui lui buvait en cachette au goulot du robinet à bière. Le bistrot était quasiment vide en cette matinée. Quelques ivrognes s’étaient attablés depuis deux heures, ayant trouvé là un moyen excellent d’échapper au soleil qui laminait de rayons les rues de la ville.

- « Pouah ! Ce sale soleil ! »

- « Et ça n’est qu’un début ! Regardez, le thermomètre au mur annonce des chaleurs à en crever ! Gare aux badauds ! L’insolation! A vous faire claquer un bœuf ! »

- «  on va encore avoir droit à la sècheresse ! Enfin, ‘faut pas se laisser abattre ! Résister, coûte que coûte ! Tiens, ressert nous donc deux whisqueux, Jacques ! »

- « Et un pour moi aussi ! » éructa Alphonse, expulsant une cacahuète qui luttait encore dans son gosier. Brusquement, Kroud entra, d’un pas ferme, et nullement précipité dans le bistrot par l’étouffante chaleur du dehors. Il avait juste besoin d’un bon verre d’eau fraîche pour poursuivre son chemin. Cet endroit ne lui était qu’une étape. Ignorant les regards baveux qui suivaient ses pas sur le parquet, il alla s’accouder au zinc et exigea ce qu’il avait à exiger. Il fut satisfait immédiatement.

- « Eh, dis donc, fit Alphonse, qui s’approchait lentement et mastiquait encore un fond de whisqueux, il me semble qu’on ne t’a jamais vu par ici, toi…T’es nouveau…Un étranger en somme (Les ivrognes avachis acquiescèrent vaguement à cette remarque en dodelinant de la tête)… Pourtant, sais tu, j’en ai connu beaucoup des gars, à force, qui passaient chez Jacques- Eh, normal, me direz vous, j’allais toujours les harceler dès l’entrée- mais toi, non. Tu me laisses un goût d’entr’aperçu, mais je ne vois pas qui qu’ t’es. Qui tu peux être ? alors, réponds, l’ami, d’où sort tu ? Tu m’intrigues. »

- « je vous ai déjà vu moi aussi, Alphonse, mais vous, vous ne m’intriguez pas du tout. Voilà. Contentez vous de vous saouler bien gentiment et ne posez donc pas de question. Restez à votre place. Je tiens à me désaltérer tranquillement. »

 Et Kroud détourna le regard.

- « alors ça ! », Alphonse, titubant, essaya, avec une colère qui lui remontait aux tempes de rassembler des forces pour insulter cet étranger hautain, ou l’assommer d’un splendide coup de poing pour épater les autres. Mais il  sombra dans un tel état d’affaissement qu’il plongea le nez dans son verre et se mit à ronfler.

 - « Je vous prie d’excuser Alphonse, Monsieur. Il n’est pas un mauvais garçon, mais à cette heure ci, il est souvent pénible. Et avec cette chaleur… Je vais le ranger dans sa boîte pour qu’il ne vous dérange plus. »

Jacques cria sur les ivrognes, les fouetta avec son torchon pour qu’ils l’aident à porter le corps massif d’Alphonse derrière le comptoir, puis ils le rangèrent dans la boîte, devant les yeux émerveillés de Kroud.

- «  Voilà qui est fait ! Il ne bougera plus ! Vous désirez autre chose, peur être ? »

- « Certes non ! Mais je trouve fort étonnant que vous puissiez ranger ainsi dans une boîte les gens détestables comme cet Alphonse ! Et sans heurts en plus ! Ah si nous pouvions prendre tous les hommes qui nous insupportent  et les ranger une bonne fois pour toutes dans ce genre de placard ! Ca me rappelle toute une époque, mais dans ce temps là, l’on était moins tendre avec l’homme. Hé bien ! Des boîtes à hommes, maintenant ! Qu’est ce qu’on n’inventera pas, hein ? »

 Pour appuyer ses paroles, Kroud frappa du pied, à plusieurs reprises, en plein dans la boîte. Il répéta ses coups, discrètement sous le zinc, sans que personne ne puisse rien remarquer. Enfin, il cessa, pour savourer le verre d’eau qui trépignait sur le comptoir en l’attendant. Mais il n’en eut pas le temps, car il sentit la boîte sous ses pieds s’agiter, remuer et se déplacer.

« Qu’est ce que cela ? » s’interrogea Kroud, levant le pied. Et dans un fracas ridicule, l’ouverture céda et Alphonse en jaillit comme un démon. Il bondit en tous sens dans le bistrot

- «  Ah, le monstre, ah l’infâme ! Hé vous autres, écoutez un peu ce que cet étranger m’a fait pendant que je dormais dans ma boîte ! Ah, le cruel salopard ! Il n’a pas hésité une seconde ! Des coups de pied ! Dans ma boîte ! Il m’a cabossé le dos cet ignoble là ! Vous l’avez vu à l’œuvre, non ? En Flagrant délit ? Non ? Peu importe ! Vous me croyez, n’est ce pas, je ne vais pas lui offrir ma nuque pour qu’il la brise sous vos yeux ! Je vous le dis net et carré, cet étranger m’a manqué de respect ! Il faut le punir immédiatement ! L’attraper ! Ah il s’imaginait peut être que nous étions des chétifs qu’on frappe comme pour rire ? Eh bien il va découvrir le sort réservé aux méprisants de son genre ! Fermez les portes, les gars ! Je vais lui en coller, moi, une sacrée pilée, une telle qu’il s’en souviendra des siècles après ! »

                       Alphonse s’exaltait tout seul, les ivrognes restaient vautrés à même le comptoir, inoffensifs, comme épuisés d’avance. Il vociférait partout et multipliait les menaces en agitant les bras. Pour le calmer un peu, Kroud lui jeta son plein verre d’eau glacée à la figure. Jacques restait impassible et continuait d’essuyer des verres pour les ranger sur l’étagère du mur blanc.

- «Brrrrr ! Enfin, du nerf ! Mais regardez le cet étranger ! Cet air  de fumier profiteur… ce nez de salaud…  Ces yeux de vicieux…Ces coups de pied ! Il nous offense ouvertement ! Il me jette son verre à la figure ! Ah mais c’est un anézi ! Mais oui, voilà ! Il a tous les attributs, je le reconnais maintenant ! Rendez vous compte, un abominable anézi, un de ceux là d’il y a trente ans ! Qui ne s’est jamais repenti ! A tous les coups il a gardé chez lui son costume de soldat ! Il le vénère comme une relique ! Il a envoyé des enfants de notre ville au massacre ! Des milliers d’enfants entassés par leurs soins ! Ah les ordures ! Nos parents ! Hé, Gédéon, Bulnard, pensez à leur mémoire ! Il faut le passer à la potence celui là ! Lui faire prendre un bain de béton, là bas, derrière le restaurant ! Il ne faut pas le laisser partir, cet atroce résidu de la guerre des Pomérans ! Maintenant qu’on le tient ! Ce vieil assassin qui vient nous narguer, chez nous encore ! Ah, tu vas mourir ! »

- Après un tel anathème, les congénères se réveillèrent et se levèrent doucement, mais ils n’avaient pas la force de sauter sur l’ennemi désigné, tout imbibés qu’ils étaient. Jacques intervint.

- « allons ! Tu t’emportes, Alphonse ! Voyons qu’est ce que tu racontes sur notre client ! Tu affabules, tu outrevois, tu délires passionnément ! Pas de scandale dans mon bistrot ! Je te l’interdis ! Tu vas réveiller le quartier, imbécile ! Tu le sais qu’ici, ça bouillonne pour des riens, que c’est une vraie marmite ! Et tu t’emportes toujours ! Pas d’esclandre en ces lieux ! retournes dans ta boîte ! Quoique t’ais  fait cet étranger, tu te fais des représentations incongrues ! Il suffit ! »

- « Comment ?! Ah, je ne pourrais tolérer une seconde de plus qu’un honnête ivrogne puisse être traité de la sorte devant ses pairs ! Même vous, traîtres, lâches ?! allons voir ça ! »

Il sortit sur le perron et hurla de plus belle dans la rue déserte.

- « A l’aide ! Venez tous ! Le monstre ! Il y a un ancien de l’armée anézienne ici ! Un vrai, un anézi qui a tué des nôtres ! Le responsable de la mort de vos parents est ici ! Un anézi ! Avec l’arrogance du survivant ! A l’assassin ! A l’aide ! »

Il criait à s’époumoner et dans la chaleur ses cris semblaient venir se gluer à chaque porte de la rue. Les ivrognes dans le bar restaient amorphes. Ils ne pouvaient pas le contenir. Le gros Zébulot, assis au bar, se tourna vers Kroud, l’air préoccupé.

- «  Ah bon ? Vous êtes vraiment ça ? Un ancien de l’anézienne ? »

Kroud répondit : « … ». Soudain, une tempête phénoménale vint frapper aux vitres et à la porte du Bar. C’était le triomphe inattendu d’Alphonse : par extraordinaire, une grande horde de riverains l’avait entendu, s’était mobilisée malgré la chaleur de plomb qui faisait comme un gigantesque couvercle sur Fort-en-Bleu. Des obèses, des malingres en salopettes, abrutis par le soleil arrivaient avec des bâtons, des couteaux, baïonnettes, tromblons pourris et massues  pour venir attraper l’anézi. La foule grouillait, tonnait, arrivait dans un rythme belliqueux, braillant en chœur des hymnes de guerre tous plus ratés les uns que les autres, pour se galvaniser

                                «  Pour défend’nos maisons

                                   Courage ! Nous accourons

                                   Pour pendre les voleurs

                                   Qui piétinent nos fleurs

                                   Qui obstruent notre Lune

                                   La Lun’ de Fort-en-Bleu

                                    Pas de pitié aucune !

                                    Fusils en queu-leu-leu ! »

 

La foule entra dans une  incroyable fureur et se rassembla devant le bistrot.

- « Aïe Aïe Aïe ! Ca va encore être la merde ! Alphonse, grands dieux, qu’est ce que tu as fait ! »

Jacques masqua derrière un rictus d’angoisse une sorte de jubilation formidable, « Oho oh oh ! ». Il se cacha sous le comptoir, en trépignant, il semblait espérer le plus grand fracas possible. Un bélier humain, que des trompettes avaient annoncé,  pulvérisa la porte du Bistrot et s’y enfonça. La foule entière pénétra d’une traite, se déversant dans un flot de bras et de jambes, par la porte, les fenêtres. Elle s’amoncela au milieu du bar. Tous vautrés les uns sur les autres. Ils retournèrent les tables en hurlant milles injures, laminèrent le plancher et brisèrent le mur blanc à coup de pioches. Ils se ruèrent sur l’étagère garnie de bouteilles et les vidèrent en quelques secondes dans leurs glottes. La centaine de brutes gargarisa puis se remit à chanter.

- « Où est il ? Où est le soldat ? Il est temps de le juger à la populaire ! Montres toi, anézi ! »

La horde se détacha en petits groupes, à présent, il s’agissait de rôder partout, renifler chaque coin de rue pour retrouver Kroud, le saisir et le massacrer ! Mais Kroud, habile, s’était éclipsé par la porte de derrière le bistrot, il fuyait. Les ivrognes matinaux avaient tous été égorgés sur place pour n’avoir pas retenu l’infâme chez Jacques.

Il se précipita pour rentrer chez lui, dans sa chambre d’hôtel, mais il fut reconnu par des voisins attentifs, qui le signalèrent immédiatement. La horde immense, brinquebalante, le poursuivit. Inlassablement, cette nuée de déments serpentait  à travers les pâtés de maisons ; il sentait presque la langue des premiers enragés à ses trousses. Derrière lui, une longue et monstrueuse chenille de chair, disparate, frénétique, qui agitait milles bras et autant d’armes, millier d’yeux avides fixés sur sa course, à en faire trembler les trottoirs. Tout en courant, Kroud réfléchissait. Puis, il prit une décision. Il s’arrêta subitement et fit volte-face, au beau milieu de la rue qui était la mieux exposée aux rayons cinglants du Soleil. La chenille humaine, essoufflée, prise de court, s’effondra catastrophiquement à ses pieds, se ratatina ; les plus rapides, les plus sveltes de ses poursuivants chutaient, puis étaient écrasés par les suivants, les gros lards suffoquant qui venaient étaler leur graisse par vague de dix, plein de râles, de vagissements et d’os entrechoqués. Ils étaient tout suants, rougis. Kroud leur rentra dedans et demanda à ces obstinés coureurs ce qu’ils voulaient. L’un deux parvint à s’extraire du monticule de corps et répondit, courbé, mains sur les genoux, reprenant le souffle.

- «  Ce que nous voulons ? Ce que nous voulons ? Pfff…Pfff…Raahaha…Rendez vous compte, amis, il a le culot de demander ce qu’on lui veut ? Plus ordure encore que dans mes rêves cet anézi, ma parole ! Vous êtes pire que dans les récits de nos parents, vous autres ! C’est te clouer que nous voulons ! Et tu n’y couperas pas ! »

- « Te faire manger toutes les merdes qu’il y a sur ce trottoir ! »

 

 

 

 

Eduardo Pup

 

 

 

Retour