Méduse (élégie à la)
Ô Méduse
Eh ! Non, pas vous, petite femme méduse à la chevelure
reptilienne, pas vous, frêle méduse, tâche de sang de l’étouffante, de
l’encombrante mythologie grecque ! Ce ne sera pas vous que je
célèbrerai ! Quittez dès à présent
mon élégie, et allez donc pétrifier sur d’autres îles les Persées
tremblants qui viendront vous reluquez !
Reprenons. Je vous parle…
Ô Méduse
Que je contemple dans la
baie,
Vous êtes un séraphin
aquatique
Mais sans sourire, sans
ailes, stoïque,
Vous êtes cette île bleue
organique,
D’entre tous la
miraculeuse invertébrée,
Et je vous envie de tout
mon cœur,
Là, que je suis assis sur
le rocher verdi,
Et que je vous vois,
nonchalante,
Dans votre élément,
balançant en plein jour au grés des flux
Sans doute êtes-vous,
contrairement à ce que l’on put dire de vous, l’ultime création de Dieu… ce
Dieu qui vous conçut après réflexion, comme un poème, et non sur une impulsion.
Quelle longue réflexion lui a-t-il fallu ! Comme vous êtes bien dotée, cervelle
flottante dans sa vitrine molle ; vous êtes ici depuis si longtemps… Mon
plus vieil ancêtre grelottait à peine sur ses quatre pattes que vous peupliez
déjà, vous et vos sœurs, par millions les moindres océans, espaces compacts,
mouvants, parsemés par vous, étoiles chues dans l’eau, planètes transparentes à
tentacules, lévitantes, dansantes, même ! Vous êtes à jamais solitaire,
dérivante… Tout pour vous passe. Que les océans soient noirs, ou bleu, vous
vous en moquez ! Et vous tirez, sans Passion ni Raison, vos longs fouets
ondulants, cinglant lorsqu’il le faut les sans branchies, tous ces hommes qui
envahissent vôtre demeure d’eau, avec un appétit imbécile, au lieu de venir s’y
absoudre, eux, qui sont si sales.
Ô Sages gardiennes sous
marines,
Vous traversez des forêts
d’Iceberg boréales, les châteaux délirants du Corail austral avec cette
impassibilité que je vous reconnais sans égales ! Et moi ? Tous ces
spectacles des mers, ces labyrinthes d’anémones, me feraient me noyer
d’extase ! Je serais médusé devant tant de splendeurs, cet extrême
architecture, l’eau viendrait faire éclater mes poumons !
Et les manigances de votre
cousine Pieuvre,
Et l’espadon et le narval
croisant le fer
Et
Et les fulminations du
Squale
Tout ceci ne vous dérange
ni ne vous effraie, même tous ces navires ! Oh j’échangerais volontiers ma
vie angoissante, absurde, inconstante et frêle, si pleine de doute et d’Ennui,
j’échangerais
Cette chair qui cherche
toujours à dénier la chair,
Je les échangerais, oui,
Volontiers contre une année de votre tranquille parcours, sans but, sans début,
sans craintes, sans Métaphysique (cet Oursin dans ma tête), jusqu’à s’échouer
dans cette baie au fin sable, que je foule et telle que vous, mourir écrasée
par la pierre d’un enfant. Mais Ô Méduse, vous ne m’écoutez pas ! Votre
seul langage est la brûlure ! Comment pourrais-je vous infligez le venin
que j’ai dans le cœur ?
Bah !
Eduardo
Pup