Racbouni

 

   

 

 

J’ai faim d’un fruit qui n’existe pas

 

Mon corps entier comme une nation famélique crie famine

 

Et je n’ai plus que mépris pour les biens à ma table

 

 

 

Quel est ce fruit manquant qui fait grogner mes babines ?

 

C’est un fruit dont le goût, dont le jus n’est pas de ma terre, loin, loin

 

Fruit qu’aucun marchand d’aucun bazar n’a jamais vautré parmi ses étalages

 

Fruit qu’aucun sorcier des amazonies n’a jamais mordu de sa dent ivre

 

Fruit qu’aucun paysan n’a jamais trouvé dans son jardin rigoureux

 

Un fruit qui ne peut germer ni dans le désert

Ni dans la Vallée

Ni dans la Plaine

 

     Ni nulle part où peut végéter l’entendement humain

 

 

Fruit qui ni ne naît ni ne pourrit

Ni ne boursoufle ni n’éclate jamais

Fruit exact que ma vision ne peut hélas ! Qu’encercler

 

 

Interminable bulbe de joie  dont la fleur n’arrête pas de vivre

N’éclot que pour celui qui penche ses narines

 

 

J’ai faim de Racbouni

 

 

Ô Racbouni  femme sirène

 

Qu’un Dugong enfanta par le vagin dédaigneux

 

En le méridien où deux océans viennent confronter leurs eaux

 

Si belle paria chassée par l’armée industrieuse des milles poissons cruels

 

 

 Racbouni          tu ne peux te mouvoir qu’en dansant

                   Et je ne puis te voir qu’en rêvant

Attentivement

 

 

 Racbouni         

 

      J’ai des archipels plein la tête

Des champs d’algues carrés et des jonques  sur le dos puissant des mers

Les mains écumeuses de vagues jouant avec des cargos comme avec des billes

 

 

Racbouni

 

Ton sourire est fissure où la puanteur de ce monde disparaît

 

Tes yeux deux bulles d’obsidienne qui lancent de joyeux commandements

 

Tes seins sont deux plats soleils juteux

 

Ton ventre est vase jaune où s’embourbent les bienheureux

 

Tes jambes de purs cyclones calmes que l’archipel attends  avec confiance

 

Tes cheveux  Cascade d’algues noires dont je respire les embruns prometteurs

 

 

 Racbouni

 

   J’ai faim de toi

Une faim de tous les diables et de tous les Dieux !

 

J’ai fringale de ta liberté

Moi qui suis rivé au continent

 

J’ai fringale de tes courses nageuses

Des océans se muent en tapis bleus pour te complaire

 

 

 

Racbouni      Et mes pieds se palment

                                               Et ils me poussent  des nageoires

                                                                      Et je suis fort et heureux comme un raz de marée dévastant milles ports

                                                  Et je puis planer comme une raie Manta

                                Et je puis jeter mon sexe à la mer

                                                     Et je ne sens plus ma chair vieillir

 

 

C’est pour toi  que les femmes d’ici me semblent déjà mortes et fades

 

(Mieux vaut une femme incréée qu’une femme d’ici bas)

 

 

J’ai fringale de contempler  ta forme

Au loin

L’Océan scintillant dans le soir

Depuis la plage qui te pleure

 

 

 

J’ai faim d’un repos contre toi dans le lit d’un tridacne

 

 

Et Disparaître  Où même les requins taureaux n’osent plus s’aventurer

 

O Racbouni    femme naïade

                            Femme myriade

 

 

Ce Monde me paraît moins infirme et moins sale

 

 

 

 

J’ai faim d’un fruit qui n’existe pas

J’ai faim d’une femme qui n’est pas un fruit

 

J’ai faim d’une femme qui n’existe pas

 

 

 

                                                     

Eduardo Pup

 

 

 

 

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